Restauration de Notre-Dame : un militaire fort peu civil


Au risque de décevoir mes lecteurs en leur paraissant un peu vieux jeu, j’avais toujours pensé que les mieux placés pour s’occuper des bâtiments historiques étaient les architectes des bâtiments historiques. Mais en macronie, tout devient possible et l’actualité récente m’a heureusement détrompé. Le mieux placé pour s’occuper des bâtiments historiques est, comme j’aurais dû m’en douter, un général à la retraite qui a traîné ses guêtres dans les Etats-majors et au club Le Siècle (le ramassis de l’Élite), nommé Jean-Louis Georgelin.

Nommé par Emmanuel Macron à la tête d’une mission de représentation « afin de veiller à l’avancement des procédures et des travaux qui seront engagés » à Notre-Dame de Paris, ce bravache des bravaches semble avoir en commun avec le président de la République laïque le souci de reconstruire la flèche de la cathédrale, non pas à l’identique, comme le souhaitent la majorité des Français, mais en commettant un « geste architectural contemporain ». Face à cette volonté du locataire pour cinq ans du palais de l’Elysée (où il est parvenu par une acrobatie démocratique discutable), le vœu des Français ne compte pas plus que la charte de Venise, signée en 1964, qui impose « que l’on restaure les monuments historiques dans le dernier état connu » ; et pas davantage non plus que les 850 ans d’histoire de France – et chrétienne – dont Notre-Dame est le symbole. Cette histoire-là n’intéresse Jupicron que pour autant qu’elle lui permettra d’y inscrire sa misérable trace, comme les artistes contemporains, qu’il admire, pensent laisser la leur dans l’histoire en déposant leurs crottes dans l’écrin des splendeurs du passé français : ainsi, Jan Fabre au Louvre, Anish Kapoor ou Jeff Koons à Versailles...

C’est pourquoi, au mois de juillet dernier, Jupicron a fait voter précipitamment une loi prévoyant de restaurer la cathédrale dans un délai de cinq ans et a créé un établissement public d’Etat visant à « assurer la conduite, la coordination et la réalisation des études et des opérations ». La restauration de Notre-Dame, c’est son affaire, à lui et à lui seul ! Sachant que l’amour que ce narcisse porte à la France et à son histoire est inversement proportionnel à celui qu’il voue à son nombril, le pire est à craindre.

Malheureusement pour notre Narcisse, l’architecte en chef des monuments historiques chargé des travaux de la cathédrale, Philippe Villeneuve, est partisan d’une reconstruction de la flèche à l’identique et l’a fait savoir à plusieurs reprises. Cette résistance n’a pas été du goût de Georgelin, adepte du garde à vous et du petit doigt sur la couture du pantalon, qui, le 13 novembre, à l’Assemblée nationale, a ordonné vertement à l’architecte en chef de rentrer dans le rang : « Je lui ai déjà expliqué plusieurs fois et je lui redirai : qu’il ferme sa gueule et nous avancerons en sagesse pour que nous puissions sereinement faire le meilleur choix pour Notre-Dame, pour Paris et pour le monde. » Fermez le ban. La sagesse et la sérénité qui semblent caractériser ce soudard étoilé ont détonné comme un coup d’escopette dans un salon de bourgeois macroniste, au point que le ministre de la Culture, Franck Riester, a dû lui rappeler que le respect est la « valeur cardinale de notre société ». Une façon, en somme, de lui enjoindre de fermer sa gueule…

Comme le dit La Fontaine, rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami. L’ignorance des règles de la civilité par le militaire, en attirant de nouveau l’attention sur le chantier de Notre-Dame de Paris, ruine en effet les efforts de Macron et de son gouvernement pour faire avancer leur projet en douce. Le coup de clairon du général a réveillé les Français. En un sens, nous devrions l’en remercier.