Loiseau à Strasbourg : une oie chez les cigognes

Nathalie Loiseau a dirigé l’ENA, mais il n’est pas sûr qu’elle-même ait bien digéré l’enseignement qu’on y délivre. À moins qu’en bonne militante macroniste, elle ne veuille nous convaincre que la suppression de ce moule à " élites ", annoncée au mois d’avril par Emmanuel Macron, s’impose de toute urgence ; mais était-il besoin d’en faire autant pour convaincre les Français de cette évidence ? Au début du mois, l’avenir de Nathalie au Parlement européen semblait tracé : tout la destinait à présider le groupe centriste, ancienne « Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe », rebaptisée par un coup de génie macronien « Renew Europe » : c’est tellement plus français !

Avec 21 élus sur 106, le bloc En Marche y était, en effet, majoritaire. Tout semblait donc réglé comme du papier à musique, en dépit de quelques concurrents de deuxième rang et du différend opposant Français et Allemands (ou plutôt, macronistes et merkeliens) sur le futur président de la Commission européenne. Mais c’est sa capacité à renverser les situations les mieux acquises, qui rend Loiseau rare. Prenant modèle sur son patron jupitérien, elle a érigé le mépris et l’insulte en mode de communication. Puisque Jupicron prétend faire l’Europe en se brouillant successivement avec les Allemands, les Italiens, les Hongrois, les Polonais et les Tchèques en attendant les prochains, pourquoi pas elle ?

Le 5 juin, à Strasbourg, elle a donc mis à profit une réunion de presse avec une quinzaine de journalistes et de correspondants français et étrangers pour montrer son savoir-faire, multipliant les coups de bec, non pas à ses adversaires, mais à ses alliés et futurs associés.

En guise de préambule, elle se félicite de se trouver enfin face à des auditeurs intelligents, en précisant : « Deux mois et demi [en campagne électorale à Paris, ndlr] avec des gens qui ne comprennent rien, c’est long. » Veut-elle parler de ses colistiers ? Ce n’est qu’un début, très vite les noms d’oiseau s’envolent : l’Allemand Manfred Weber, qu’Angela Merkel souhaiterait voir prendre la tête de la Commission de Bruxelles, est aimablement qualifié d’« ectoplasme qui n’a jamais rien réussi » ; le Belge Guy Verhofstadt, ancien président du groupe centriste, auquel elle ambitionne de succéder, est dépeint comme un « vieux de la vieille qui a des frustrations rentrées depuis quinze ans » ; l’ensemble des membres dudit groupe sont traités d’« auto-entrepreneurs » version « Uber ». Tant qu’on y est, pourquoi pas de Gilets jaunes ?! L’ex-député européen Jean Arthuis (qui a soutenu la candidature de Macron en 2017 et était membre du comité de pilotage de LREM pour définir la stratégie du parti en vue des élections européennes) est, selon elle, « totalement aigri » ; quant à la Néerlandaise Sophie In’t Veld, « ça fait quinze ans qu’elle perd toutes ses batailles ». En somme, dans le groupe qu’elle s’apprête présider, rien ne va plus et « tout est à refaire ».

Incroyable ! À la voir ainsi voler dans les plumes de ses amis, qui croirait que cette oiselle est la même que celle qui a conduit ces derniers mois la campagne ectoplasmique à laquelle nous avons assisté ? Courageuse, mais pas téméraire, elle a toutefois pris soin de s’adresser aux journalistes en "off ", cette merveilleuse langue fantôme des politiciens, qui est un peu à l’interviouve ce que l’encre invisible est au message codé : ça existe, mais ça ne se voit pas. Mais, off ou pas, il n’est pas besoin d’avoir dirigé l’ENA pour savoir qu’un secret partagé par trois personnes a toutes les chances d’être divulgué… Quelle discrétion attendre, alors, d’une quinzaine de journalistes qui ont recueilli avec délices leur content de "petites phrases" assassines ? Dès le 6 juin, un journal belge, Le Soir, en a régalé ses lecteurs et la boîte de Pandore s’est ouverte à tous les échos. L’oiselle a eu beau nier, affirmer dans un courriel adressé à ses amis que c’était « de la pure fantaisie », le mal était fait. La pauvrette s’est elle-même brûlé les ailes. Le soir même, elle jetait l’éponge, renonçait à la présidence promise, le bec dans l’eau… macronisée. Par Jupiter, qui croirait qu’il soit si difficile de faire l’Europe à soi tout seul !

Cet article a été publié dans Minute le 19-06-2019