Ah ! si Carmen était un homme...


« … Si tu ne m’aimes pas, je t’aime, et si je t’aime, prends garde à toi ! » Ce célèbre avertissement de Carmen à Don José, que la bohémienne séduisante et séductrice conduit à renoncer à sa famille, à la jeune fille qu’il aimait et à son devoir de soldat pour s’acoquiner avec des malfaiteurs, avant de le tromper, de le bafouer et de le pousser au crime, prend en ces temps de féminisme aigu une autre signification que dans l’opéra de Bizet et la nouvelle de Mérimée dont celui-ci est tiré. Le Teatro del Maggio, à Florence, a posé sans détour cette grave question : au lendemain de l’affaire Weinstein, est-il possible de mettre en scène un spectacle dans lequel l’héroïne se fait assassiner par – j’ose à peine l’écrire – un homme ! À l’heure où, faute de mammouths à massacrer, les primates masculinidés que nous sommes, nous autres hommes, considèrent leurs épouses comme des proies de substitution, est-il prudent de faire applaudir par des spectateurs machistes ce meurtre d’une représentante emblématique de ce que nous appelions hypocritement, aux âges d’inégalité, le beau sexe ? Non, bien sûr. Pour éviter ce « féminicide », la direction du théâtre a donc prié le metteur en scène, Leo Muscato, de revoir, non pas sa copie, mais celle de Bizet.

Plus question, désormais, que Carmen se laisse refroidir, aussi vite que ses sentiments : c’est elle qui, en état de légitime défense, révolvérise le harceleur Don José. Ainsi, tout est bien qui finit bien : il y a mort d’homme, mais pas de femme ; c’est l’essentiel. Pour bien faire, une conférence sur la maltraitance et les abus sexuels a eu lieu à l’occasion de la générale. Je ne suis pas certain que le personnage quelque peu dépourvu de scrupules de Carmen, qui use volontiers de ses charmes pour se tirer de mauvais pas ou appâter le pigeon, soit forcément le mieux choisi pour symboliser les victimes desdits abus, ni pour représenter « la voix et la force de toute ces femmes qui réclament le respect de la dignité et de l’inviolabilité de la personne humaine », comme l’a proclamé la vice-présidente du Sénat italien, Rosa Maria Di Giorgi. Mais je suis heureux de constater que nos élites intellectuelles se réconcilient ainsi avec la notion de légitime défense, qui avait plutôt mauvaise presse jusqu’à présent.

Malheureusement, il arrive que les meilleures intentions soient trahies par des détails techniques. Lors de la « première », alors que Carmen s’apprêtait à faire œuvre de légitime défense en flinguant Don José à bout portant, voilà-t-il pas que le pistolet, chargé à blanc, s’est enrayé ! Embarras du brave José : que faire en pareil cas ? S’en tenant au nouveau scénario, Don José a choisi de s’exécuter : après, sans doute, un instant d’hésitation, il est tombé, à la plus grande joie d’un public hilare, blessé à mort par une balle fantôme tirée par une arme muette. Comme l’a écrit le lendemain le quotidien La Stampa : « Et à la fin, Don José mourut d’infarctus ». La prochaine fois, Carmen aura avantage à utiliser un pistolet muni d’un silencieux… Mais est-il vraiment nécessaire de jouer une deuxième fois cette œuvre rétrograde du réactionnaire Bizet, qui est non seulement phallocrate et sexiste, mais aussi ignoblement spéciste ? Je m’étonne qu’Aymeric Caron et ses amis n’aient pas encore exigé la censure de l’air célébrant les prétendus mérites du toréador Escamillo, assassin psychopathe coupable d’une série de meurtres ignobles perpétrés sur d’innocents taureaux – et dont la pétulante Carmen, on est désolé de devoir l’écrire, a la regrettable faiblesse de s’éprendre. Ne pourrait-on pas envisager plutôt une scène finale du meilleur goût, au cours de laquelle Carmen réglerait son compte à Don José en faisant usage d’un pistolet à silencieux, tandis que le taureau encornerait victorieusement Escamillo ? Grâce à ces légères corrections, les méchants seraient punis, le bons triompheraient, le politiquement correct serait satisfait et le rideau tomberait sur une « happy end » finaude.

Article publié dans l'hebdomadaire Minute le 17 janvier 2018