Une nation de résistants

Haro sur la Pologne et sur les Polonais ! Ce peuple d’Europe de l’Est, soumis pendant près de quarante ans au totalitarisme soviétique après avoir été abandonné par l’Occident à Staline lors de la conférence de Yalta, s’attire aujourd’hui les foudres d’une eurocratie assise sur les « valeurs démocratiques ». Pourtant, les vrais défenseurs des libertés ne sont pas à Bruxelles, mais à Varsovie.

Symbolisée par le syndicat Solidarnosc, la résistance têtue du peuple polonais, avec l’appui d’un pape issu de son sein, infligea à l’Empire rouge le premier des revers qui le déstabilisèrent et conduisirent à terme à sa désintégration. Pour m’être rendu en Pologne en 1991, peu après la chute du régime communiste, afin d’y réaliser un reportage sur la renaissance intellectuelle de ce pays, je peux témoigner que pour les Polonais que j’avais rencontrés, l’Occident portait à l’époque les couleurs de la liberté. Ceux qui les avertissaient des tendances liberticides qui commençaient déjà à menacer les libertés à l’Ouest de l’Europe, comme j’eus l’occasion de le faire lors d’une intervention devant les étudiants de l’université de Lodz à l’invitation du professeur Jacek Bartyzel, parvenaient mal à en convaincre ces hommes et ces femmes à peine libérés du totalitarisme marxiste.

Quelles leçons de liberté les eurocrates peuvent-ils donner ?

Aujourd’hui, pourtant, c’est l’Ouest qui est assujetti au totalitarisme eurocratique ; et les peuples de l’Est, polonais et hongrois, de nouveau entrés en résistance, encourent les sanctions de Bruxelles. Les eurocrates voudraient priver la Pologne de son droit de vote au sein de l’Union, sur l’accusation, portée contre le gouvernement et le parlement polonais, de violer les « valeurs de l’Europe ».

Quelles valeurs ? Par exemple, la promotion de l’avortement ; du « mariage » des homosexuels ; de la fécondation in vitro lorsqu’elle ne respecte pas l’intégrité des embryons ; de l’immigration de masse, autrement dit de l’appauvrissement des pays de départ en ressources humaines, du déracinement des populations " migrantes " et du remplacement des peuples européens pour le seul profit de la finance, récemment dénoncés par le cardinal Robert Sarah.

Les fameuses « valeurs » de l’Union européennes ne sont jamais que celles du mondialisme. L’UE met en avant « la démocratie », « l’état de droit », le respect des droits de l’homme et l’indépendance de la justice à l’égard du pouvoir politique ; mais où sont la démocratie, l’état de droit et l’indépendance de la justice dans le système imposé par Bruxelles ? La Commission européenne est aux mains d’une technocratie toute-puissante dirigée par des commissaires non élus et des hauts fonctionnaires européens, et dont les règlements, rédigés sous la dictée de 20 000 lobbyistes, prévalent sur les lois nationales votées par des assemblées démocratiquement élues. Quant à la cour de justice européenne, sa mission principale est d’obliger les Etats membres à s’incliner devant ces oukases. Quelles leçons de liberté les eurocrates peuvent-ils donner ? Lorsqu’ils reprochent aujourd’hui au gouvernement polonais et à la Diète de vouloir pousser à la retraite les anciens magistrats naguère compromis avec le communisme, ils donnent au monde le spectacle sidérant des nouveaux totalitaires volant au secours des anciens.

Le refus de se laisser vassaliser

En réalité, la Pologne, mais aussi la République tchèque et la Hongrie de Viktor Orban – aussi mal considérée et traitée – dérangent pour deux raisons : elles veulent une Europe des nations et refusent d’abdiquer leur souveraineté au bénéfice de l’eurocratie ; et elles tiennent tête à l’Allemagne d’Angela Merkel, qui domine l’Europe politiquement et économiquement en s’appuyant sur sa zone d’influence à l’Est, son " hinterland " : depuis les années 1990, l’Allemagne fait produire dans des pays de l’ancienne Europe de l’Est des produits manufacturés au prix de revient peu élevé, qui sont assemblés ou finis sur son propre territoire, avant d’être revendus plus cher sous le sigle " made by Germany ". Comme l’expliquait Patrick Edery, PDG du cabinet de conseil Partenaire Europe, dans un article publié le 15 décembre par le Figarovox, « l’enjeu pour l’Allemagne est de continuer à capter un maximum de liquidités via une balance commerciale sur-excédentaire. C’est-à-dire, comme l’expliquent très bien l’économiste Olivier Passet et le philosophe Pierre Manent, de rester LE donneur d’ordre industriel de l’Europe via une vassalisation de cette dernière. (…) L’Allemagne doit, dans le même temps, dissuader tout récalcitrant qui souhaiterait mettre en doute l’ordre établi et par là même son hégémonie. »

Il se trouve que la Pologne, mais aussi la Hongrie, ont l’impertinence de refuser de troquer l’ancienne domination soviétique pour une domination bruxello-allemande et de se laisser vassaliser.

En plus de ces considération économiques, Polonais et Hongrois ont le tort d’avoir élu des gouvernements et des majorités de droite, dont les valeurs fondées sur le christianisme diffèrent sensiblement de celles, très " progressistes ", des instances eurocratiques. Les deux nations refusent notamment de se laisser submerger par une immigration invasive qui menacerait à la fois leur cohésion et leur culture, alors que l’Union européenne appelle de ses vœux ce déplacement de population.

Dans l’article publié par le Figarovox, Patrick Edery imagine que la France et la Pologne pourraient s’unir pour « faire pression sur l’Allemagne afin d’obtenir une redistribution plus équitable des fruits de sa politique mercantiliste ». Tant qu’Emmanuel Macron restera président, ce sera une utopie. Il ne s'opposera, ni à l'eurocratie bruxelloise, ni à l'Allemagne, comme il l'a confirmé aux côtés d'Angela Merkel, lors d'une conférence de presse commune tenue le 14 décembre à Bruxelles, organisée à l'occasion d'un sommet européen. « Je soutiendrai les initiatives prises par la Commission européenne à chaque fois qu’elle défend la cohérence de nos règles et le respect de l’État de droit », a-t-il déclaré. « Là-dessus, il n’y aura aucune forme de complaisance ». Tout au plus souhaite-t-il « que la Pologne puisse faire les efforts nécessaires ou lever les ambiguïtés qui persistent » ; autrement dit, qu'elle se couche devant les exigences eurocratiques. Ce n'est qu'à cette condition qu'il envisage de laisser « une chance aux discussions ».

Edery lui-même souligne d’ailleurs tout ce qui oppose le dirigeant français au nouveau premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, au-delà d’apparents traits communs : certes, tous deux sont des technocrates qui ont exercé des responsabilités dans la banque ; mais, tandis que Macron, " bébé Attali " passé par l’ENA et l’inspection des finances avant de s’illustrer chez Rotschild, est un parfait représentant de ces élites mondialistes que Samuel Huftington appelle la « super-classe mondiale », Morawiecki a une histoire très différente : catholique et patriote, père de quatre enfants, il adhéra à 15 ans au syndicat Solidarnosc et la police politique du régime communiste lui fit creuser sa tombe en forêt pour un simulacre d’exécution. Comme l’écrit Edery, « si le premier n’a pas l’habitude qu’on lui résiste, pour le second, résister est une habitude. »

Restaurer le rideau de fer

De fait, Macron ressemblerait plutôt à Donald Tusk, l’ancien premier ministre polonais libéral, qui démissionna de son poste pour présider le Conseil européen. Peut-on douter qu’Emmanuel Macron serait prêt à l’imiter, si la présidence d’une Europe fédérale lui était proposée demain ? Ambitieux, Tusk comme Macron sont prêts à sacrifier la souveraineté des nations dont ils sont issus au bénéfice d’une Union supranationale qui n’est qu’un étage de la fusée " mondialisation ", dont la tête est l’ONU. Il suffit pour le vérifier de relire le discours prononcé par le président français à la Sorbonne, en septembre dernier : « Tous les défis qui nous attendent - du réchauffement climatique, à la transition numérique, en passant par les migrations, le terrorisme, tout cela, ce sont des défis mondiaux face auxquels une nation qui se rétrécit sur elle-même ne peut faire qu’à peu près et peu de chose. (…) L’Europe seule peut, en un mot, assurer une souveraineté réelle, c'est-à-dire notre capacité à exister dans le monde actuel pour y défendre nos valeurs et nos intérêts. »

Ces valeurs et ces intérêts sont ceux de l’utopie mondialiste, matérialiste et " progressiste ". C’est pourquoi il est nécessaire, aux yeux des eurocrates, d’écraser la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, ces pays qui refusent, aujourd’hui comme hier, de renoncer à être eux-mêmes – quitte, s’il le faut, à restaurer un rideau de fer, immatériel mais non moins efficace que l’ancien.

Face à cette offensive, les défenseurs des peuples européens n’ont pas d’autre choix que la résistance : en septembre dernier, quelques jours avant la prestation d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, des militants de Solidarnosc manifestaient à Varsovie, pour exprimer leur refus que « Bruxelles prenne la place de Moscou » et l’Union eurocratique celle de l’ex-Union soviétique.

Aujourd’hui, nous sommes tous de Solidarnosc.

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