La Pologne, sentinelle de l’Europe

Pour comprendre les véritables raisons de la colère eurocratique contre la Pologne, ses dirigeants et son peuple, il est conseillé de lire le texte de la remarquable conférence prononcée par le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements, le 22 octobre 2017 à Varsovie, à l’occasion du congrès du mouvement Europa Christi, qui avait pour thème « Mémoire et identité ». Le mensuel La Nef en a publié l’intégralité dans son numéro de décembre, sous le titre « Dieu ou rien : le problème fondamental pour l’Europe aujourd’hui ».

En introduction, le cardinal pose un diagnostic de l’état de l’Europe, qui « traverse depuis plus d’un siècle une crise de civilisation sans précédent » dont Nietzsche « avait perçu les signes annonciateurs en proclamant dès les années 1880 : " Dieu est mort ! Nous l’avons tué ". » Et de fait, « cette éclipse de Dieu dans la vie et la pensée des Européens a engendré « la guerre des dieux » [1], c’est-à-dire l’opposition irréductible des systèmes de valeurs et des idéologies : ce que l’on a nommé les deux guerres mondiales et la guerre froide. L’Europe éprouvée par cette crise d’acédie et de nihilisme a donc été le foyer d’ébranlement du monde entier. »

« l’Union européenne a fait le choix de ne pas reconnaître les racines chrétiennes des peuples européens »

Malheureusement, les racines du mal n’ont pas été extirpées : « Il semble au premier abord que l’Europe ait su conjurer ses vieux démons et, qu’après l’effondrement de l’Empire soviétique, elle soit entrée dans une ère de paix durable, modèle de démocratie, de prospérité et de tolérance, source d’espérance pour de nombreux peuples. Quel serait le fondement d’une telle renaissance ? Au terme d’un long débat, au début des années 2000, au moment même de l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, l’Union européenne a fait le choix de ne pas reconnaître les racines chrétiennes des peuples européens, de la civilisation européenne. Elle a ainsi voulu fonder son entreprise institutionnelle sur des abstractions, en l’occurrence des valeurs formelles : droits de l’homme, liberté et égalité des individus, libre marché des biens et des personnes, etc. »

Mais comme le soulignait le cardinal Ratzinger, avant de devenir le pape Benoît XVI, « les droits humains et la dignité humaine doivent être présentés comme des valeurs, précédant toute juridiction d’État. (…) Cette consistance de la dignité humaine, antérieure à toute action politique et à toute décision politique, renvoie en dernier lieu au Créateur. Dieu seul peut fonder ces valeurs qui appartiennent à l’essence de l’homme, et qui demeurent intangibles. » En l’ignorant, l’Union européenne reproduit l’erreur des systèmes idéologiques mortifères, nazisme et communisme.

« L’Union européenne a cru que le déni de sa source chrétienne rendrait possible un nouvel humanisme, gage de stabilité et de paix, poursuit le cardinal. Comment dépasser « la guerre des dieux », comment éviter les scissions à l’intérieur et entre des sociétés de plus en plus multiculturelles ? L’Union européenne a répondu : en construisant un panthéon mental pouvant accueillir cette diversité de croyances et de valeurs considérées comme équivalentes. Au nom de la tolérance, certains ont donc choisi de faire abstraction de la vérité. La quête de la vérité leur est en effet apparue comme pouvant engendrer des conflits et des guerres. Dès lors la vérité historique sur l’origine de la civilisation européenne, et la vérité sur l’humanisme dont l’Europe a été le berceau ont été refoulées. »

« L’Europe s’est bâtie sur la foi au Christ et elle est aujourd’hui en état d’apostasie silencieuse »

Mais, demande Mgr. Sarah, « l’Europe peut-elle se détourner des drames du XXe siècle dont elle a été à la fois coupable et victime si elle n’a pas identifié leurs causes profondes ? Et comment procéder à cette recherche si précisément elle s’obstine dans l’amnésie ?»

« La source première de tout mal est de se couper volontairement de Dieu », rappelle-t-il. « L’Europe s’est bâtie sur la foi au Christ et elle est aujourd’hui en " état d’apostasie silencieuse ". (…) Ne se recevant plus de son origine, elle ne peut plus porter de bons fruits. Elle devient alors un danger pour elle-même car comment prendre soin de soi si on ne se connaît pas soi-même ? Comment se défendre si on ne sait même pas ce qu’il y a à défendre ? Et l’Europe, foyer d’universalité, devient aussi un danger pour d’autres peuples, car comment n’exporterait-elle pas la désespérance qui la hante, le nihilisme qui la ronge et la profonde crise anthropologique qui la détruit ? »

Dans ce continent désorienté et ravagé par cette apostasie, la Pologne fête le 1050e anniversaire de son baptême et demeure une nation profondément imprégnée par le catholicisme, qui lui a permis de résister aux totalitarismes : le cardinal Sarah rappelle d’ailleurs le « grand mouvement de Solidarité des travailleurs et de toute la nation qui a, de proche en proche, ébranlé le bloc soviétique et par là changé la face du monde ». Se référant au dernier livre de saint Jean-Paul II, Mémoire et identité, le préfet de la Congrégation pour le Culte divin souligne que, « dans sa figure moderne, le mal a pour racine ce repli de l’esprit sur ses propres productions, l’idée. L’esprit humain devient ainsi sa propre idole car il se coupe de la réalité et donc de sa cause, Dieu lui-même. Ce projet prométhéen d’un homme nouveau s’est incarné dans les deux grandes idéologies totalitaires que le peuple polonais a tout spécialement subies dans sa chair et dans son âme : le nazisme et le communisme ».

Une idéologie dont l’idole n’est pas l’Etat total, mais l’Individu total

Après avoir causé d’effroyables dégâts et des millions de morts, ces idéologies ont finalement été vaincues ; mais le cardinal Sarah pose, comme avant lui Jean-Paul II, cette question angoissante : « ne sommes-nous pas de nouveau aujourd’hui devant une autre idéologie du mal, plus subtile, moins visible car épousant davantage les tendances de l’être humain blessé par le péché originel ? (la cupidité, l’orgueil, la luxure, etc.). Plus difficile à nommer car formant l’air que nous respirons, façonnant nos mentalités et nos schémas de pensée, nos habitudes de vie et nos critères de choix ? Cette idéologie n’est pas moins prométhéenne que les deux premières. Elle est animée par l’ivresse de la transgression de toute limite au profit du dieu argent et par la volonté de démolir systématiquement la conscience morale. Elle aussi veut construire un homme nouveau, et à ce titre elle n’est pas moins totalitaire que ses prédécesseurs. Son idole est non pas l’État total mais l’Individu total, délié de tout enracinement dans ses communautés naturelles que sont la famille et la nation. Au nom du progrès technique et économique, cet Individu devient un nomade soumis aux flux d’un monde gouverné par l’impératif de la mobilité généralisée et le désir fou de quitter la condition humaine avec ses limites pour jouir toujours davantage. Ainsi la vie liquide (2005) dont parle Zygmunt Bauman, sociologue d’origine juive polonais, est le résultat toujours de ce tourbillon ininterrompu d’excitations et d’addictions, et ce pour le plus grand profit de firmes multinationales. »

L’apostasie porte ainsi de nouveaux fruits empoisonnés. « L’Europe, meurtrie par soixante-dix ans de massacres, n’a pas renoué avec l’humanisme dont pourtant elle avait été le terreau. Et comment le retrouverait-elle en se coupant de ce qui a engendré cet humanisme, la foi au Christ, Verbe incarné assumant la totalité de notre nature humaine ? La crise spirituelle de l’Europe engendre nécessairement une crise anthropologique, dont l’humanité pourrait ne pas se relever. La destruction systématique de la famille est promue au nom de valeurs démocratiques détournées de leur sens originel. Sous couvert de lutte contre les discriminations, certains veulent effacer la différence des sexes au sein du mariage et promouvoir des modèles familiaux dans lesquels l’amour conjugal et la transmission de la vie deviennent des éléments dissociables. »

Lorsque la vie humaine est vue comme un matériau qu'il faut gérer, le transhumanisme devient un objectif mobilisant les ressources de la médecine, des sciences et des techniques

« Les grandes victimes de cette politique nihiliste sont d’abord les femmes détournées de leur vocation à la maternité et les enfants tués avant d’avoir vu la lumière du jour », déplore le cardinal Sarah. En outre, ajoute-t-il, « Un chantage scandaleux s’exerce sur les gouvernements des pays en voie de développement de l’Afrique, de l’Asie et de l’Océanie pour qu’ils coopèrent à cette idéologie mortifère. Lorsque la vie humaine est vue comme un matériau qu’il faut gérer, alors le transhumanisme devient un objectif mobilisant les ressources de la médecine, des sciences et des techniques. L’homme ayant perdu la grâce que Dieu lui offre de participer à sa propre Vie, il cherche à étancher désormais cette soif d’absolu, de bonheur et d’immortalité par ses propres forces. »

Cette idéologie issue de l’apostasie peut se réclamer de l’humanisme et, même, « se présenter comme un l’épanouissement/dépassement de l’humanisme chrétien », mais elle n’en est que « la caricature perverse », alors que « l’authentique humanisme européen a été fécondé par l’Évangile ».

« Les nations européennes sont devenues elles-mêmes en recevant le baptême. Ceci est particulièrement manifeste dans le cas de la Pologne », rappelle encore Mgr. Sarah. « Au plus fort des persécutions, privée de toute souveraineté politique, la Pologne est demeurée elle-même en cultivant sa foi, en faisant mémoire de son baptême et en ayant une conscience aiguë des devoirs et des droits qu’une telle foi lui octroyait. » Et ce qui reste aujourd’hui vrai pour la Pologne l’a été jadis pour l’ensemble de l’Europe : « La foi chrétienne a non seulement fécondé les nations mais aussi une civilisation, c’est-à-dire un ensemble de nations se recevant d’une même origine » et, comme l’écrit Jean-Paul II, « reliées entre elles par un patrimoine de valeurs communes, celles qui étaient enracinées précisément dans l’Évangile. Ainsi, le pluralisme des cultures nationales s’était développé sur la base d’une plate-forme de valeurs partagées par le continent tout entier ».

La Pologne montre le chemin lorsqu’elle refuse de se plier à certaines injonctions portées par la mondialisation libérale

C’est aussi dans ces valeurs que la Pologne peut trouver la force de résister, affirme le cardinal Sarah : « puisqu’elle a su résister héroïquement aux idéologies du mal d’antan, [elle] a les ressources pour affronter ces nouveaux défis anthropologiques et moraux. L’âme de la Pologne possède la force intérieure pour résister aux nouvelles sirènes du constructivisme messianique. À une condition : la fidélité aux promesses de son baptême. » Sa mission consiste à « témoigner, à temps et à contretemps, face aux puissances de ce monde » qu’ « exclure le Christ de l’histoire de l’homme est un acte contre l’homme », explique le cardinal en citant Jean-Paul II.

L’homme n’est pas capable de se comprendre vraiment lui-même sans le Christ, pas plus que l’histoire de la nation polonaise n’est compréhensible sans Lui, écrivait le pape polonais dans Mémoire et identité. Jean-Paul II y rappelait en outre le rôle éminent de la nation, qui « est une communauté particulière peut-être la plus intimement liée à la famille, la plus importante pour l’histoire spirituelle de l’homme ».

Mgr Sarah n’en sous-estime pas lui non plus l’importance. « Ainsi la Pologne montre-t-elle le chemin lorsqu’elle refuse de se plier automatiquement à certaines injonctions portées par la mondialisation libérale », poursuit-il en pointant « la logique des flux migratoires que certains voudraient aujourd’hui lui imposer. » Suit une dénonciation sévère et clairvoyante de cette logique et des calculs politiques et économiques qui la sous-tendent, bienvenue et particulièrement utile de la part de ce cardinal africain :

« Votre pays, rappelle-t-il aux Polonais, a connu l’internationalisme communiste méprisant la souveraineté et la culture des peuples au nom d’un économisme réductionniste. Tout migrant est certes un être humain à respecter dans ses droits, mais les droits humains ne sont jamais déconnectés des devoirs correspondants. Et comment nier le droit naturel d’un peuple à distinguer, d’une part, le réfugié politique et religieux qui, pour sauver sa vie, fuit sa terre natale et, d’autre part, l’immigré économique voulant s’installer définitivement sans pourtant consentir à faire sienne la culture qui l’accueille ? Le migrant, surtout s’il est d’une autre culture et religion et qu’il participe à un considérable mouvement de population, n’est pas un absolu relativisant le droit naturel et le bien commun des peuples. Chaque homme a d’abord le droit de rester vivre dans son pays. »

Ce sont les faux messianismes qui, singeant la Révélation divine et promouvant un homme nouveau, refusent les limites constitutives du monde humain.

« Comme le rappelle avec force le pape François, les pays européens ont souvent une part de responsabilité dans la déstabilisation des pays devenus foyers d’émigration. Ce n’est pas en accueillant, par mauvaise conscience ou haine de soi, tous ceux qui souhaitent s’installer en Europe que le problème sera résolu à sa racine. L’idéologie de l’individualisme libéral promeut le métissage pour mieux araser les limites naturelles de la patrie et de la culture et engendrer un monde post-national et unidimensionnel dont les seuls critères seraient la production et la consommation.

« Je le redis avec conviction : il s’agit de coopérer ardemment au développement intégral des peuples touchés par la guerre, la corruption et les injustices de la mondialisation. Et non pas d’encourager le déracinement des individus et l’appauvrissement des peuples. Certains se plaisent à utiliser des passages de la Parole de Dieu pour apporter une caution à la promotion de la mobilité universelle et du multiculturalisme. On utilise ainsi allégrement le devoir d’hospitalité envers l’étranger en voyage pour légitimer l’accueil définitif de l’immigré.

« L’Église respecte les médiations naturelles voulues par le Créateur dans sa sagesse. Le génie du christianisme est l’Incarnation de Dieu dans le monde humain, non pas pour le détruire mais pour l’assumer et l’élever à sa destination divine. (…) L’Absolu ne détruit pas les limites naturelles. Il ne les déconstruit pas, mais il les respecte parce qu’elles sont bonnes et nécessaires à l’homme. Ce sont les faux messianismes qui, singeant la Révélation divine et promouvant un homme nouveau, refusent les limites constitutives du monde humain. »

« La Pologne fidèle aux promesses de son baptême », conclut le cardinal (cette expression devrait rappeler aux Français la question que leur avait posée le pape Jean-Paul II au Bourget en 1980) « se doit de promouvoir un humanisme christocentrique » et « d’être la sentinelle de l’Europe pour l’avertir des dangers que lui fait courir son apostasie silencieuse ». Sans doute ne faut-il pas chercher ailleurs les raisons de l’anathème que porte contre elle l’Union européenne, championne de la nouvelle idéologie issue de l’apostasie.

[1] Max Weber, Le savant et le politique

Le texte de cette importante conférence du cardinal Sarah a été mis en ligne sur le site de la Nef : http://lanef.net/2017/12/07/dieu-ou-rien-le-probleme-fondamental-pour-leurope-aujourdhui/

Mots-clés :