Défi corse pour la République


Tout se corse. Sur l’Île de Beauté, les " nationalistes " ont remporté haut la main les élections territoriales. En trois ans, depuis la conquête de la mairie de Bastia par l’autonomiste Gilles Simeoni, leur coalition a tout raflé, la présidence du conseil exécutif, celle de l’Assemblée de Corse (qu’occupe l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni) et trois sièges de députés sur quatre. Ils peuvent maintenant s’appuyer sur l’argument démocratique pour revendiquer une autonomie « de plein droit et de plein exercice », comme la définit Gilles Simeoni, principal artisan de leur victoire. Mais est-ce compatible avec le dogme jacobin de l’unité et de l’indivisibilité de la République ?

Les gardiens du dogme sont rapidement montés au créneau, à l’image du franco-catalan Manuel Valls, qui, encore premier ministre, avait déclaré qu’il n’existait pas de peuple corse, ou encore de Jean-Pierre Chevènement, auteur dans le Figaro du 10 décembre dernier d’une analyse intitulée « La République n’a pas de concessions à faire à l’ethnicisme ».

J’avoue que le sort de la République m’importe assez peu ; c’est l’avenir de la France, qui m’intéresse. Une autonomie de la Corse menacerait-elle l’intégrité du territoire français ? Son ambiguïté tient à l’alliance entre les autonomistes et les indépendantistes. Talamoni lui-même n’ignore pas que la majorité des Corses n’aspire pas à l’indépendance, même au sein du camp " nationaliste " – dont la victoire, pour être incontestable, est relativisée par une abstention approchant 48 % des inscrits.

Que veut réellement Simeoni, aujourd’hui l’homme fort de l’île ? Désire-t-il vraiment doter la Corse d’un statut particulier au sein de la nation française ? Si tel est le cas, rien n’est plus légitime et d’autres provinces historiques pourraient à bon droit formuler la même requête : pourquoi les Lillois devraient-ils être soumis aux mêmes réglementations que les Ajacciens ? Le respect des particularités provinciales ne serait même pas une nouveauté, puisque c’est ainsi que la France s’est construite. Voilà plus de deux siècles qu’au contraire, la centralisation républicaine et le jacobinisme ligotent ses forces vives et asphyxient les énergies locales.

Reste à savoir si les libertés des provinces sont conciliables avec l’Etat républicain. Sous l’Ancien régime, le roi incarnait la France dans sa diversité et l’Etat était l’instrument de sa politique et de sa puissance. Après l’assassinat de Louis XVI, les révolutionnaires ont idéalisé la nation et pour sauvegarder l’unité de l’ensemble, l’Etat s’est fait roi, s’est superposé à la France, l’a investie et soumise. Cette évolution était inévitable : pour conserver la cohésion du corps dont on venait de couper la tête, il fallait que la colonne vertébrale – l’Etat – se solidifie, au prix d’une sclérose de la société française.

C’est toute l’équivoque de la notion d’Etat-nation, alors que nos aïeux parlaient du royaume. De même parlaient-ils de la France, que nos politiciens résument à la République. Nous ne sommes jamais réellement sortis de cette logique – pas même avec la « décentralisation » en trompe-l’œil entreprise sous la présidence de Mitterrand.

S’y ajoute aujourd’hui la tutelle eurocratique et, à cet égard, le mondialisme des « élites » parisiennes menace davantage l’existence et l’intégrité du pays que l’aspiration des Corses à l’autonomie. Emmanuel Macron en fournit lui-même un bel exemple, comme en témoigne le discours qu’il a prononcé en septembre à la Sorbonne : à ses yeux, la France n’a plus d’autre avenir que celui d’une supra-région intégrée au sein d’un grand ensemble européen supranational. Dans les années 1970, déjà, Giscard d’Estaing estimait qu’elle ne pouvait rien espérer de mieux qu’un strapontin à la Bundesbank.

Cet article a été publié en éditorial du numéro de décembre du magazine Monde et Vie

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