L'idéologie féministe contre la langue française


Bonne nouvelle, les Français.e.s ne seront pas condamné.e.s à assister impuissant.e.s au massacre de leur langue par l’écriture inclusive, dernière aberration que voulaient leur imposer les idéologues du féminisme, dont les procédés sont de plus en plus tyranniques. Le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, a décidé que cette absurdité ne sera pas enseignée dans l’Education nationale ; le premier ministre, Edouard Philippe, a fait savoir qu’elle ne sera pas davantage adoptée par l’administration ; et l’Académie française résiste elle aussi, au risque d’être dénoncée comme un cénacle de vieillards phallocrates et passéistes. Quand on pense que sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le premier ministre François Fillon avait stupidement entériné l’abandon dans les formulaires administratifs du beau terme « mademoiselle », considéré comme une intolérable expression de l’oppression patriarcale au même titre que la galanterie, on ne peut que se féliciter de ce retour au bon sens. En cette occurrence, comme aurait dit Audiard, les « progressistes » en marche vont plus loin que les conservateurs assis (et honteux).

Le refus de Jean-Michel Blanquer de céder à la pression de trois cents enseignants démagogues ou imbéciles qui prétendent ne plus enseigner à leurs élèves la règle grammaticale selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin », s’inscrit dans le même bon sens. Défense de parler français à l'Assemblée nationale !

Toutefois, l’écriture inclusive n’est que le dernier avatar d’une série de mauvais coups portés au français au nom du féminisme. L'une de ces atteintes me semble particulièrement grave : l’abandon de la primauté de la fonction sur le genre de celui qui l’exerce. On peut parler d’une volonté dictatoriale de l’imposer, puisque les parlementaires eux-mêmes sont susceptibles d’être punis s’ils choisissent de parler français, à l’image de Julien Aubert, député du Vaucluse, qui avait été sanctionné en octobre 2014, par un rappel à l’ordre et l'amputation pour un mois du quart de son indemnité parlementaire, pour avoir appelé « madame le président » la socialiste Sandrine Mazetier, qui présidait la séance. Cette dernière, qui lui avait finement lancé « Monsieur la députée, vous étiez la dernière oratrice inscrite donc la discussion générale est close », n’avait, en revanche, fait l’objet d’aucune réprimande...

Le 5 décembre dernier, François de Rugy, le perroquet caméléon (étrange animal) qui occupe actuellement le perchoir du Palais-Bourbon, a rappelé cette « règle » anti-grammaticale et anti-orthographique, instaurée par Laurent Fabius en 1986, puis confirmée par Lionel Jospin en 1998. De la belle ouvrage (pour utiliser une expression " genrée " du XVIIe siècle) expressément idéologique : « Ici, on dit donc madame la députée, madame la présidente, madame la rapporteure ou encore madame la ministre », a précisé le perché. Et, a-t-il ajouté, « il ne saurait être question de revenir en arrière sur cet usage, que je m’attacherai à faire respecter ».

Lorsque la répression des opposants à l’hérésie grammaticale ne peut pas être exercée aussi ouvertement, les médias et les " communicants ", complices empressés du sabotage de la langue française qui est pourtant leur outil de travail, s’emploient à ridiculiser l’insoumis : ainsi la demande de Christine Lagarde, lorsqu’elle fut appelée au ministère de l’Economie, d’être appelé madame « le » ministre au lieu de madame « la » ministre, fut considérée comme un caprice de fieffée réactionnaire par les journalistes, qui ne respectèrent évidemment son vœu. Elle avait pourtant rappelé qu’elle était fille de grammairienne ; mais la grammaire cède le pas à l’idéologie.

Ecrirait-on "le sentinel" sous prétexte que c'est un homme qui monte la garde ?

Le ridicule de cette féminisation des fonctions apparaît pourtant pleinement si, au contraire, on s’essaye à les masculiniser. Dès la fin des années 1980, Maurice Druon avait observé qu’un certain nombre de fonctions prenait le féminin, même exercées par des hommes. Ecrit-on " le vigi ", " le sentinel ", voire, " le trompet de cavalerie ", sous prétexte que cette vigie, cette sentinelle ou cette trompette de cavalerie se prénomment Joseph, et pas Joséphine ? Le comble est atteint lorsque certains métiers longtemps réservé aux femmes, comme celui de sage-femme, est exercé par un homme. Faut-il écrire " Gérard, la sage-femme, est ravi d’avoir choisi cette profession ", ou " la sage-femme, Gérard, est ravie… ", ou " Gérard, monsieur la sage-femme, est ravi… ", ou encore " Gérard, le sage-homme, est ravi… ". C’est confusant, comme dit Jacques Villeret dans le Dîner de cons.

La féminisation des noms de métiers s’est aussi prêté au massacre des règles de l’orthographe, avec la multiplication des " professeures " (y compris de français !), des " procureures ", des " auteures " et autres " rapporteures " chères à Rugy. La question semblait pourtant tranchée depuis longtemps et les blanchisseuses s’étaient accordées sans mal avec les blanchisseurs, les contrôleuses avec les contrôleurs, de même que les directrices avec les directeurs et les actrices avec les acteurs, sans attendre que les féministes ne s’en mêlassent. La logique de la langue voudrait donc, si l’on tient absolument à féminiser ces noms de profession, que les enseignantes deviennent des professeuses, et de même pour les procureuses, les autrices et les rapporteuses. C’est un peu curieux à l’oreille, mais on s’y ferait : qui aurait l’idée bizarre de parler de " chercheure " au lieu de chercheuse.

Les mots entrent dans l'usage sans être prescrits par décret

Je comprends bien que, chez nos révolutionnaires en peau de caviar, le " grand bond en avant " se concilie mal avec le " retour en arrière " redouté par Rugy ; mais il existe désormais deux parlers, selon que l'on emploie le français corrompu de l’Assemblée nationale et ou celui que sauvegarde l’Académie française. Cette dernière n’a pas attendu les conseils du perché pour mettre les noms de métier au féminin… mais en respectant la langue. Après " l’affaire " Aubert, en octobre 2014, elle avait rappelé avoir accueilli dès 1935, dans la huitième édition de son Dictionnaire, les féminins « artisane », « postière », « aviatrice », « pharmacienne », « avocate », « bûcheronne », « éditrice », « factrice », « compositrice », « exploratrice »...

« Ces mots sont entrés naturellement dans l’usage, sans qu’ils aient été prescrits par décret : l’Académie les a enregistrés pourvu qu’ils soient de formation correcte et que leur emploi se soit imposé », expliquaient les immortels. « Mais, conformément à sa mission, défendant l’esprit de la langue et les règles qui président à l’enrichissement du vocabulaire, elle rejette un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressées [comme dans le cas de Christine Lagarde, ndlr] des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc., pour ne rien dire de chercheure, qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes. Le français ne dispose pas d’un suffixe unique permettant de féminiser automatiquement les substantifs. (…) Comme bien d’autres langues, le français peut par ailleurs, quand le sexe de la personne n’est pas plus à prendre en considération que ses autres particularités individuelles, faire appel au masculin à valeur générique, ou " non marquée " », ajoutaient-ils.

Des règles qui remontent au bas latin

L’Académie observait en outre que « les règles qui régissent dans notre langue la distribution des genres remontent au bas latin et constituent des contraintes internes avec lesquelles il faut composer » ; et, par ailleurs, qu’« aucun texte ne donne au gouvernement " le pouvoir de modifier de sa seule autorité le vocabulaire et la grammaire du français ". Nul ne peut régenter la langue, ni prescrire des règles qui violeraient la grammaire ou la syntaxe : elle n’est pas en effet un outil qui se modèle au gré des désirs et des projets politiques. Les compétences du pouvoir politique sont limitées par le statut juridique de la langue, expression de la souveraineté nationale et de la liberté individuelle, et par l’autorité de l’usage qui restreint la portée de toute terminologie officielle et obligatoire. Et de l’usage, seule l’Académie française a été instituée " la gardienne ". »

L’apparition dans la novlangue, pour reprendre un concept orwellien, de ces « professeures » et « procureures » bafoue donc les règles du français. Et paradoxalement, elle procède sans doute moins de la volonté de féminiser les métiers que de masculiniser les femmes. On en arrive ainsi à vouloir faire de celles-ci des hommes comme les autres, au nom du féminisme et de l’égalité entre les sexes. Il n’est pas sûr que l’humanité y gagne beaucoup plus que la féminité, mais il y a de quoi en perdre bel et bien son latin.