Le témoignage courageux d'une ex-militante de l'Unef-ID.


Plus de 80 anciennes militantes de l'Unef-ID ont témoigné de la "castorisation" en usage à l'Unef-ID, syndicat étudiant emblématique de la gauche pseudo-féministe. L'un des plus remarquables et remarqués émane d'Annaïg Pi, qui fut membre du bureau national. Nous le reproduisons ici in extenso.

Annaïg Pi

16 novembre, 07:23 ·

[TEMOIGNAGE – HARCELEMENT, MES ANNEES BN DE L’UNEF]

(Préambule : je m’excuse sincèrement et du fond du cœur auprès des personnes chez qui ce post remuerait des histoires personnelles dont elles ne souhaiteraient pas se souvenir ou parler)

Il est 4h du matin et je ne dors pas. Je rumine. Rien de nouveau à cela, ça fait des années que je rumine le sujet. Il est 5h00, je ne dormirais plus alors allons-y.

Je ne dors pas car, un nouveau nom d’harceleur sexuel, celui d’un ancien président du MJS, est sorti avant hier, accompagné des témoignages de ses victimes.

Cette fois, c’est différent. Parce qu’il s’agit de faits commis dans une organisation de jeunesse de gauche. Et qu’ayant fait partie d’une organisation de jeunesse de gauche, l’UNEF, cette histoire fait écho. Parce qu’il s’y passait des choses similaires.

Dans mon cercle d’amis, cela fait des années qu’on en parle de ces situations. En ruminant. Le mouvement #balancetonporc a réveillé tout ça ces dernières semaines. Et la question de nommer des porcs s’est posée, évidemment. Personnellement, je me suis refusée à donner des noms. Je n’ai jamais été victime au sein de l’UNEF et donner des noms aurait eu pour conséquence d’ « outer » des victimes. Pour moi, hors de question.

Aujourd’hui, je suis convaincue que des noms sortiront. Je ne sais pas lequel ou lesquels (parce qu’il y l’embarras du choix) mais cela sortira. Quel que soit ce nom, ou ces noms, il y aura bien sûr la culpabilité individuelle désormais impossible à remettre en cause et c’est tant mieux. Mais il y aura aussi la responsabilité collective de l’organisation, et de chacun de ses membres individuellement. Moi y compris d’ailleurs.

A l’UNEF, des faits ont été couverts, bien sûr. Mais cela allait au-delà. L’organisation générait ces faits. Parce qu’à mon époque, l’UNEF était une organisation patriarcale, sexiste et ayant un sérieux problème avec ce qui touchait aux relations amoureuses en général et à la sexualité en particulier.

Je disais n’avoir jamais été victime. Il n’y pas de profil pour l’être mais moi, je n’avais pas le profil. Parce qu’à l’UNEF, à mon époque, quand tu étais une femme, tu étais soit une épouse, soit une sœur, soit une putain. Quelques semaines après mon arrivée au Bureau National, je me suis mise en couple avec un autre membre du BN. J’étais donc une « épouse », intouchable, rideau. D’ailleurs, les autres copines « épouses » n’ont jamais été victimes non plus, ou alors après leur séparation. (Si je me trompe, j’en suis désolée).

Mais « épouse » ne voulait pas dire que vous n’aviez pas à rendre de compte. Lorsque ma relation a été connue, j’ai été convoquée au 108 dès le lendemain (le n° de bureau du secrétariat général). En cause : j’avais commis l’erreur de ne pas informer les responsables et le 108 en particulier de cette relation. Naïvement, je pensais que c’était privé, ce que j’ai dit. On m’a alors répondu qu’une relation entre deux membres du BN ne l’était pas, que j’aurais dû informer le secrétariat général, que cela aurait un impact sur mon investissement car je ne serais plus suffisamment « concentrée » sur mes tâches (sic), que c’était problématique car le choix de la personne était problématique et je passe sur les commentaires sur le mec en question qui n’était pas en odeur de sainteté au 108.

Quand je vous disais que l’organisation avait un problème et surtout le Bureau National. A ce moment-là, j’aurais déjà dû en être pleinement consciente.

Pendant mes années BN, j’ai vu et entendu bien des choses. Si des noms sortent, ce ne sera pas la peine de se cacher derrière son petit doigt en disant « je ne savais pas ». Parce que ce serait d’une malhonnêteté sans nom. Indécent.

Suis-je la seule à avoir assisté à des discussions où des mecs expliquaient sans complexe, sans filtre et avec fierté de coq, pratiquer le « sex by surprise » (sic) avec leurs partenaires ? Suis-je la seule à savoir que ces « partenaires » étaient souvent dans une relation de domination liée à la position du monsieur dans l’organisation ?

Suis-je la seule à avoir été provoquée par un haut responsable de l’organisation qui savait que je vomissais ses pratiques ? (Pour moi, ce fut cette fois où il caressa publiquement l’entrejambe d’une camarade sans lui demander son avis en me disant, l’œil lubrique « ça ça te choque hein ?")

Suis-je la seule à avoir discrètement jeté un œil sur la répartition des hébergements lors des rencontres nationales pour m’assurer que certaines camarades ne soient pas hébergées chez des prédateurs et donc jetées dans la gueule du loup ? Suis-je la seule à avoir échoué à protéger certaines de ces camarades ? Parce que, au fait, suis-je la seule à m’être opposée à ce qu’une de ces camarades soit hébergée chez un de ces prédateurs (ou inversement) et à avoir reçu une fin de non-recevoir : « tel monsieur choisit ses hébergements et tu n’as rien à dire » ? (D’ailleurs, big up à une ancienne membre du BN à laquelle j’ai dit un jour « écoute on vient de me dire que je n’ai pas le choix, que monsieur doit dormir là mais je t’en prie fais tout pour ce ne soit pas le cas » et qui a tout fait et qui a réussi à l’empêcher, pour cette fois)

Suis-je la seule à savoir que des listes étaient faites par des monsieurs en prévision des rencontres nationales pour savoir qui pourraient se taper telles filles (le marché de Rungis en plein CN) ? Suis-je la seule à avoir vu des monsieurs envoyer leurs SMS à leurs proies du soir en fin d’après-midi lors de ces rencontres ? Suis-je la seule à avoir vu ces mêmes proies les lire ? Suis-je la seule à avoir vu l’effet de domination ? Suis-je la seule à avoir regardé, inquiète et honteuse, ces proies le lendemain ? Ou à ne pas les regarder car elles n’étaient pas revenues pour le 2ème jour de la rencontre nationale ?

Suis-je la seule à savoir que plusieurs camarades ont dû avorter et quelles pression voire menaces elles recevaient pour se taire ? Suis-je la seule à savoir que certaines personnes qui savaient, qui faisaient pression, poussaient la perversité jusqu’à se moquer de ces femmes (« en plus elle sait même pas se protéger cette conne ») ?

Suis-je la seule à connaître des histoires sordides que je ne devrais pas connaître sur des camarades ? Quelles pratiques ont été commises sur elles et quelles blessures certaines en ont gardé au sens propre comme au figuré? Rappelez-vous, plus haut, quand je vous parlais de fierté de coq, ils le racontaient en plus, ces cons. Et donc ça se savait.

Suis-je la seule à qui on a dit lorsque je voulais péter les genoux d’un ces monsieurs : « laisse tomber » ? Suis-je la seule à savoir ce qu’est un castor à l’UNEF ? Suis-je la seule à avoir vu disparaître des écrans radars militants « les petites meufs trop dynamiques et trop géniales » (sic) des débuts d’années universitaires après qu’elles aient été « castorisées » ?

Je pourrais encore continuer.

Ai-je dit quelque chose à l’époque? Oui, un peu. Me suis-je tue ? Oui, beaucoup, comme tout le monde. Ai-je honte ? Je l’ai dit, je rumine depuis des années.

J’ai quelques souvenirs d’autres personnes de ma génération ayant voulu alerter. J’ai même le souvenir d’une camarade ayant eu le cran de donner un nom devant plusieurs centaines de personnes. Qu’a fait l’organisation ? Elle a regretté l’humiliation vécue par celui dont le nom avait été donné (mea culpa, j’ai aussi eu ce réflexe car j’apprécie ce camarade par ailleurs. Nos potes sont parfois des porcs, c’est navrant).

J’essaie de me mettre à la place de ces femmes. Comme pour toutes les victimes, pour parler il faut avoir conscience de ce que l’on a vécu puis oser et/ou vouloir et/ou pouvoir affronter son agresseur.

A l’UNEF, il faut (il fallait j’espère), en plus affronter l’organisation. Parce que comme pour le MJS, il faut oser dire que son organisation n’est pas ce qu’elle prétend être, féministe.

Parce que, pour l’UNEF en tout cas, les faits cités plus hauts n’ont pas été commis que par des agresseurs et pas que par des hommes. Les menaces et les pressions sur les victimes et celles et ceux qui voulaient lutter contre ces faits n’ont pas été commises que par des agresseurs et pas que par des hommes. Ce n’est pas un homme, ce n’est pas un agresseur qui m’a enjoint de ne pas intervenir sur les hébergements pour ne citer que cet exemple.

Et si vous voulez connaître un secret que de très nombreuses personnes se chuchotent depuis de très nombreuses années, il paraitrait même que certaines de ces personnes sont aujourd’hui très investies dans le mouvement féministe. Vous voyez contre quelle difficulté supplémentaire les victimes devraient lutter si elles souhaitaient parler.

J’ai été contactée aujourd’hui pour parler médiatiquement. Je n’ai pas répondu à cette personne. D’abord parce que j’ai été estomaquée par la demande. J’en ai eu la nausée toute la journée. En effet, cette personne est visée par certains des faits mentionnés plus haut. Le SMS dit même qu’elle n’aurait rien vu à l’époque. Rien que de le relire, j’en ai des hauts le cœur.

Alors puisqu’il parait qu’il faut libérer la parole, voici ma réponse à ce SMS. Publique.

Pour moi, ça va déjà mieux. Tout à l’heure j’aurais moins de mal à me regarder dans la glace.

Bisous.

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