Gérard Collomb fait sauter les fusibles

Grabuge à la préfecture du Rhône. Au lendemain de l’assassinat de deux jeunes femmes, Laura et Mauranne, perpétré le 1er octobre à la gare Saint-Charles, à Marseille, par l’islamiste tunisien Ahmed Hanachi, il était apparu que le meurtrier, délinquant multirécidiviste séjournant illégalement sur le territoire français, avait été arrêté le 29 septembre, à Lyon, pour un vol, et libéré le lendemain, 30 septembre, au terme de sa garde à vue.

Une polémique ayant éclaté à ce sujet, le gouvernement a ordonné à l’Inspection générale de l’administration (IGA) de diligenter une enquête pour comprendre ce qui s’était passé. Le rapport remis par l'IGA au ministre de l’Intérieur « montre l’enchaînement des faits qui ont conduit à ne pas placer l’intéressé en centre de rétention, alors qu’il était en situation irrégulière sur le territoire et alors qu’il venait d’être interpellé pour un vol », a déclaré Gérard Collomb le 10 octobre, en déplorant « un ensemble de dysfonctionnements graves du dispositif de l’éloignement » (autrement dit, de renvoi au pays d'origine). L’ancien maire de Lyon en tire les conséquences en limogeant le préfet du Rhône et le secrétaire général de la préfecture.

Il apparaît, en effet, que le 30 septembre il n’y avait pas de place au centre de rétention administrative de Lyon pour y envoyer Hanachi. Il s'en libéra plusieurs au cours de la journée, mais l’agent de préfecture chargé du dossier n’en fut pas informé. En outre, ce dernier ne contacta pas le sous-préfet de permanence (qui remplaçait ce jour-là le préfet à une cérémonie à Bron, dans la banlieue lyonnaise) pour lui faire signer une obligation de quitter le territoire français. Le Tunisien fut donc relâché, et poignarda le lendemain Laura et Mauranne.

Que faut-il pour "caractériser" une infraction ?

S’il n’avait pas commis ce crime et s’était perdu « dans la nature », qui s’en serait soucié ? L’IGA convient, dans son rapport, que des « dysfonctionnements » de ce genre « existent dans d'autres départements » – et il est probable qu’ils ne sont pas rares. Je soupçonne que pour l’agent de préfecture, cette manière de "traiter" le dossier n’avait rien d’extraordinaire. L’IGA n’a d’ailleurs pas relevé de « faute individuelle ». C’est donc presque par "malchance" que le préfet du Rhône et le secrétaire général vont perdre leur poste. La sanction incitera peut-être leurs pairs à se montrer plus vigilants ; mais ils font figure de fusibles, qui sautent pour dissimuler le court-circuit général des institutions.

Ainsi, Hanachi n’a pas été poursuivi : parce que la vidéosurveillance n’était pas concluante, que le montant du vol n’était pas important, et que son casier judiciaire était vierge ! Comme devait le dire, après le double assassinat, le procureur de la République de Paris, François Molins, « la procédure a été classée sans suite car l’infraction était insuffisamment caractérisée ». Qu’eût-il donc fallu pour qu’elle le fût et pour que le casier judiciaire d'Hanachi fût chargé ? Immigré clandestin, le Tunisien avait été signalé pour la première fois aux autorités en 2005 – il avait alors 18 ans – et fut interpellé par la suite à six autres reprises, en déclinant chaque fois une identité différente. Lors de sa dernière garde-à-vue, le 29 septembre à Lyon, il aurait avoué aux policiers consommer des drogues dures. Tout cela : présence illégale sur le sol français, utilisation de fausses identités, détention et consommation (voire trafic ?) de stupéfiants, vol, ne constituait-il pas, et depuis longtemps, une raison de le renvoyer en Tunisie ?

Gérard Collomb a annoncé, le 10 octobre, que les « services étrangers des préfectures » seront renforcés et que 200 places seront créées dans les centres de rétention administrative d’ici la fin de l’année. Il y a peu de chances que ces mesures-pansements, prises en urgence sous la pression de l'actualité, suffisent sans un changement profond de politique et de mentalité.

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