Edouard Philippe ou l’évolution en marche


S’il est vrai qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, nous avons la chance d’avoir un premier ministre fichtrement intelligent. En vrai politicien, il a la conviction évolutive et l’engagement à durée déterminée.

Le jour où son patron mettra fin à son ministériat, je prévois à Edouard Philippe un avenir radieux de girouette ou de manche à air, deux vocations naturelles pour un homme dans le vent. Il l’a prouvé le 28 septembre, sur le plateau de l’Emission politique. Retour sur une prestation édifiante.

Comme l’animatrice de l’émission, Léa Salamé, lui rappelle qu’il a signé en 2013, conjointement avec Nathalie Kosciusko-Morizet, une déclaration par laquelle il se déclarait opposé à la libéralisation de la PMA « aux couples homosexuels féminins », il lui répond, non sans irritation : « Je vais vous donner mon sentiment personnel, puisque vous me l’avez demandez : je pense que comme toute la société française, il m’arrive d’évoluer sur ces questions. À mon rythme, comme je vous le disais tout à l’heure. J’observe d’ailleurs que toute la société évolue. »

Adepte militant du darwinisme en politique, Édouard souligne en outre qu’avant le vote de la loi Taubira, il s’était déclaré, contre la majorité de son camp politique, favorable au "mariage" gay et à l’adoption des enfants par les homosexuels. L’on comprend qu’à ce stade de son évolution, bien que son "rythme" de mutation soit un peu plus lent que celui des vrais hommes de progrès, notre premier ministre avait déjà largué la queue du saurien, à la différence des attardés de la droite ringarde… S’il avait alors exprimé une réticence (bien regrettable, avec le recul) à l’idée d’ouvrir la PMA aux lesbiennes, ce n’est donc pas parce qu’on n’a encore rien trouvé de mieux que la complémentarité de l’homme et de la femme pour élever un enfant, ni parce qu’à une époque où l’on veut introduire la parité partout, il est étrange de vouloir la supprimer au sein de la famille, où elle est la plus naturelle – mais seulement parce qu’il y voyait le risque d’ouvrir « une porte vers la GPA ». Faut-il conclure de son évolution que ce risque a disparu aujourd’hui ?

Les psychanalystes ne chômeront pas

Pour débattre avec Édouard, Léa Salamé a invité le biologiste Jacques Testart, qui fut (scientifiquement, s’entend) à l’origine du premier "bébé éprouvette" français, Amandine. Comme ce professionnel, bon connaisseur du dossier, observe que de nombreux enfants nés d’une PMA, même chez des « couples hétérosexuels », sont aujourd’hui suivis par les psychanalystes, le premier ministre balaie l’argument : « Beaucoup de gens sont sur le divan des psychanalystes ! », dit-il. Certes, mais, comme le demande le biologiste interloqué, est-il vraiment nécessaire de créer volontairement à ces derniers de nouveaux patients ?…

Au vrai, ces détails importent peu au chef d'un gouvernement en marche vers les lendemains radieux de l’évolution : ce qui importe vraiment, c'est que ses nouvelles "intimes convictions" coïncident avec celles du Président de la République et avec l’idéologie dominante. Or, le premier a inscrit l’accès à la PMA sans père dans son programme électoral et la deuxième fait primer le désir d’enfant sur le droit de l’enfant. Édouard se félicite donc qu'« une femme célibataire qui veut avoir un enfant, elle va pouvoir accéder à ce désir ». Les lesbiennes le pourront aussi, à plus forte raison, puisqu'il est « souvent plus difficile d’élever un enfant tout seul que dans un couple, même un couple homosexuel », ajoute-t-il...

On peut toujours débattre de savoir s’il vaut mieux, pour gagner un marathon, être unijambiste ou cul-de-jatte, mais le mieux reste sans doute d’avoir ses deux jambes. De même, pour l'équilibre d'un enfant, mieux vaut qu'il ait un père et une mère. Il peut arriver, par accident ou imprévu, que ce ne soit pas le cas ; mais faut-il programmer ce manque ? Quand Édouard déclare, à propos de l’ouverture de la GPA aux célibataires et aux lesbiennes, « je vois ce que ça suscite, je vois ce que ça permet, je ne vois pas ce que ça enlève », toute personne de bon sens, même sans être aussi "évoluée" que lui, lui répondra : ça enlève le père, pas moins !

Non à l’eugénisme… sauf s’il est encadré

Édouarddouard avance encore deux arguments et formule deux forts principes. Le premier argument est une tartufferie : avant d’autoriser la PMA sans père, Emmanuel Macron prendra l’avis des « organismes consultatifs spécialisés dans les questions d’éthique », explique le premier ministre, sans nommer le Comité consultatif national d’éthique. Or, la composition de ce comité a été complètement remaniée sous Hollande pour le rendre plus docile aux desiderata du pouvoir en place.

Le deuxième argument est une vieille ficelle à laquelle les manipulateurs d’opinion ont recours depuis belle lurette : « j’ai évolué, explique Edouard, parce que je rencontre, soit des couples féminins, soit des femmes célibataires, qui ont parfois eu recours à ces techniques en Belgique, en Espagne… ». Sous-entendu : contraindra-t-on les malheureuses françaises à se rendre dans ces pays pour y avoir recours, elles aussi ? Le même argument est servi pour demander la légalisation de l’euthanasie... Et si demain la pédophilie est autorisée en Espagne ou en Belgique, faudra-t-il aussi la légaliser en France ?

Quant aux principes, Édouard affirme avec force que la GPA ne lui semble pas plus acceptable aujourd’hui qu’en 2013 ; mais cette "intime conviction" est-elle définitive, ou appelée elle aussi à "évoluer" ? De même, il se déclare « évidemment opposé à tout ce qui peut relever du choix des embryons ou de techniques de l’eugénisme », qui, rappelle-t-il, sont d'ailleurs « interdites par le droit français. » Mais, lorsque Jacques Testart lui fait remarquer que le tri des embryons (pratiqué en France) est lui-même une pratique eugéniste, il corrige : « C’est une pratique encadrée. On ne fait pas ça comme on veut. » L’"évidence" de son opposition doit donc être nuancée : Édouard est opposé à l’eugénisme, sauf s’il est "encadré"... En outre, cet "encadrement" lui-même n'est-il pas susceptible d'évoluer ?

Une « envie de discuter » sélective

Tout évolue, en effet, à commencer par les manières de nos gouvernants. Lorsqu’il était candidat, Emmanuel Macron avait regretté que l’on ait trop méprisé les Français qui avaient défilé contre la loi Taubira. Ces regrets ne sont plus de saison : sans citer la Manif pour Tous, le premier ministre déclare avoir été « choqué par la nature du débat de 2013 » et exprime son « envie de discuter » de l’ouverture de la PMA aux célibataires et aux lesbiennes, « avec des gens qui ont des arguments, qui ne jettent pas d’anathèmes ». Il ne faut pas être grand clerc pour deviner à quels benêts savonaroles il pense... Pourtant, la Manif pour Tous ne manquait certes pas d’arguments et, en fait d’anathèmes, c’est elle qui a été victime de l’intolérance des clercs laïcs de la Pensée unique – médiacrates ou politiciens.

Ou bien faut-il comprendre qu’Edouard Philippe ne juge recevables que les arguments qui ne contrarient pas trop ses convictions évolutives ? S'il souhaite que s’engage un débat « apaisé », il n’est guère prudent d’invectiver d’entrée de jeu ses contradicteurs. Mais souhaite-t-il vraiment cet apaisement ?

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