Richard Ferrand, la probité au fond des urnes


Depuis le temps qu’ils sont à l’ouest, les Bretons semblent avoir perdu le nord. Au point d’avoir, à Brest même et dans ses environs, largement voté au premier tour des législatives (33,93 % des suffrages exprimés) en faveur de Richard Ferrand, député sortant et nouveau ministre de la Cohésion des territoires ; et cela, au moment où celui-ci s’est enlisé dans deux affaires plus malodorantes qu’un épandage de lisier ou qu’un élevage de poulets en batterie.

La première est assez banale : Ferrand aurait mis à profit sa position de député pour dégotter à son fiston de 23 ans un petit boulot sympa d’assistant parlementaire auprès de lui, payé sur les crédits de l’Assemblée, sans l’avoir signalé à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique comme il aurait dû le faire. L’explication fournie par Ferrand pour justifier l’embauche de sa progéniture est plus originale : « Je vous invite à aller faire un tour en Centre-Bretagne. Ce n’est pas simple de trouver un jeune, volontaire, pour travailler cinq mois, qui sait lire et écrire correctement, aller sur internet. » Chacun sait, en effet, qu’en basse-Bretagne, le niveau intellectuel est encore en-dessous de celui de la mer : c’est miracle que le pays n’ait pas encore été englouti. (Je précise que ma famille paternelle est d’origine brestoise, ce qui explique que le présent article soit rédigé en baragouin). Fort heureusement, Richard, lui, est Ardéchois, ce qui explique sans doute que son fils sache lire et écrire.

Des locataires accommodants

La deuxième affaire, encore plus instructive, remonte à l’époque à laquelle Ferrand, homme-orchestre et travailleur acharné, cumulait les responsabilités de directeur général des Mutuelles de Bretagne, de conseiller régional de Bretagne et de conseiller général du Finistère.

Pour résumer, Ferrand, directeur général, avait signé en son nom propre, le décembre 2010, un compromis de vente pour l’acquisition d’un immeuble mis en adjudication. Ce compromis comportait une condition suspensive : un bail commercial devrait être conclu entre les Mutuelles de Bretagne – dont il était, rappelons-le, le directeur général – et une SCI, la SACA, qui était en cours de constitution pour les besoins de la cause et qui se substituerait à l’acheteur, c’est-à-dire à lui-même. Par ce bail, les Mutuelles de Bretagne s’engageaient obligeamment à devenir locataires de l’immeuble, dont le propriétaire, à savoir la future SCI, appartenait elle-même à la compagne de Ferrand, Sandrine Doucen, avocate. Munie de cette promesse, la compagne de l’homme-orchestre obtint auprès d’une banque les crédits nécessaires à cette acquisition. Malheureusement, l’immeuble se trouvait si décrépit, paraît-il, que des travaux s’imposaient. Le locataire magnanime (les Mutuelles) y fit procéder à ses frais, pour un montant de 184 000 euros, ce qui augmenta notablement la valeur du bien au profit du propriétaire (Sandrine Doucen).

Des intérêts bien mutuels

Loin de s’en chagriner, les administrateurs des Mutuelles de Bretagne ont récemment fait savoir que « le conseil d’administration a eu raison de faire ce choix et de le confirmer », et que tout le monde est gagnant dans la combine : Ferrand, Sandrine et les Mutuelles elles-mêmes… Voilà qui vérifie la philosophie du groupe, exposée sur son site Internet : « Pourquoi faire confiance aux Mutuelles de Bretagne ? » Réponse : parce que « Les Mutuelles de Bretagne, c’est une histoire, une entreprise d’économie sociale attachée aux valeurs de solidarité et détachée de l’ambition marchande. » Richard et Sandrine ont donc bénéficié des valeurs de solidarité, chères à certains réseaux répandus parmi le milieu mutualiste, et donné l’occasion aux administrateurs des Mutuelles de manifester le détachement des biens de ce monde qui les honore. Les seuls qui pourraient se plaindre sont les membres des mutuelles bretonnes, dont l’avis ne paraît intéresser personne.

Dans le Parisien du 29 mai dernier, Me Alain Castel, ancien bâtonnier de Brest, qui fut témoin de ce montage (1), a pourtant déclaré avoir été, à l’époque, « choqué » par la « manœuvre » : « Richard Ferrand allait louer l'immeuble à la mutuelle et il allait s'enrichir avec tous les travaux à la charge de celle-ci. Il faut appeler un chat un chat. (…) La vraie question, c'est pourquoi Richard Ferrand n'a pas fait acheter l'immeuble par la mutuelle. C'était l'intérêt de celle-ci. Elle faisait un prêt, engageait des travaux et se retrouvait quinze ans plus tard propriétaire d'un bien largement fructifié. Or là, c'est la compagne de Richard Ferrand qui se retrouve dans cette position. C'est un schéma moins éthique. » Bel euphémisme.

Rien en commun, excepté une fille…

Richard Ferrand affirme cependant que tout était légal et qu’il n’existait pas de conflit d’intérêts, puisqu’il n’était « ni marié, ni pacsé » avec sa compagne et n’avait pas de « patrimoine commun » avec elle. Il oublie de préciser qu’il s’est par la suite pacsé avec Sandrine Doucen et, surtout, qu’il avait en commun avec cette dernière… une fille. En février 2017, celle-ci, âgée de 13 ans, a racheté la seule part de la SCI qui n’appartenait pas à sa mère – mais, jusqu’à présent, au parrain de la fillette, proche ami du couple concubin.

Si l’on ajoute à tout cela que l’actuelle directrice générale des Mutuelles de Bretagne, Mme Joelle Salaün, qui a succédé dans ces fonctions à Richard Ferrand après l’élection de ce dernier à l’Assemblée nationale, en 2012, est aussi la compagne de M. Hervé Clabon, militant socialiste et chauffeur de taxi, embauché en 2012 comme assistant parlementaire de Ferrand (sans avoir été lui non plus déclaré à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique), on conviendra que tout cela est d’une transparence aussi limpide qu’un jus de chique dans une flaque de boue.

Politicien honnête ou électorat corrompu ?

Comment expliquer, alors, que les électeurs du Finistère aient jugé bon de voter pour l’homme-orchestre ? Pour les mêmes raisons qui expliquent la réélection d’autres politiciens douteux : les électeurs espèrent profiter eux-mêmes de la présence au gouvernement d’un représentant peu regardant sur les méthodes.

Cela suffit-il pour autant à blanchir Richard Ferrand avant que ne soit terminée l’enquête ouverte (en traînant les pieds) par le parquet de Brest ? Le score électoral prévaudrait-il sur la blanche hermine des magistrats bretons ? Le ministre veut apparemment s’en persuader, si l’on en croit ce qu’il a dit aux journalistes : « Malgré vos efforts méritoires, je constate que les Finistériens et les Finistériennes m'ont réitéré leur confiance, à hauteur de presque 34% (…). Je vous ai parlé un peu tard parce que je voulais, moi, vérifier les informations avant de vous parler. Vous savez, c'est un vieux tic. Ce serait bien que vous en preniez de la graine. »

Mais le vote potentiellement corrompu d’une majorité d’électeurs ne constitue pas en lui-même un brevet d’honnêteté.

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