François Bêêrou, chevalier blanc ou mouton noir ?


Si, dans quelques centaines d’années, quelque archéologue désœuvré a la curieuse idée d’ouvrir la tombe de François Bêêrou, il sera probablement surpris d’y trouver un crâne de mouton. De l’ovidé, le visage mâle de notre nouveau ministre de la Justice a la structure puissante et camuse, la toison abondante et bouclée, le beau regard calme et profond jusqu’aux abysses. Du broutard, il tient l’habitude de paître au centre du champ politique, obstinément, en se gardant d’approcher des bords extrêmes où le loup s’embusque. Du bélier, il hérite la volonté têtue d’être le chef du troupeau, même si le cheptel se réduit depuis longtemps à une brebis unique, l’inépuisable Marielle de Sarnez, qui le suit depuis l’âge agnelet – voilà des lunes et des lunes –, toujours prête à plonger derrière lui, comme une brebis de Panurge, dans le grand marigot républicain. Par inadvertance, à moins qu’il ne faille y voir l’instinct grégaire des animaux de la ferme, l’Ovinidé est maire de Pau, la ville dont le blason porte deux vaches. Et, à l’occasion, notre mouton sait se montrer peau de vache.

Par la grâce de l’Élu, son troupeau est en passe de s’accroître presque aussi exponentiellement que l’électorat de Macron ou les dettes de Patrick Drahi, le proprio de la chaîne BFMacronTV. La multiplication miraculeuse des voix et des élus, ça le connaît, Emmanuel ; et il est toujours prêt à en faire profiter les amis. L’histoire est belle comme une bluette.

Du rififi à la salle des fêtes

Tout commence le 20 février par un beau geste gratuit de Bêêrou, qui, avant tant d’autres politiciens, renifle le bon coup et décide de rejoindre l’Élu avec toute la bergerie, c’est-à-dire Marielle de Sarnez. À cette époque, le patron du Modem déclare, sur France 2, à Patrick Pujadas : « Je n’ai jamais discuté de circonscriptions avec Emmanuel Macron. » Prêtant l’hommage à l’Élu, Bêêrou lui déclare, la main sur le cœur : « Mon rôle est très simple, je vais tout faire pour vous aider ». Parole d’homme, son abnégation n’a d’égal que son désintéressement ! C’est tout simple, en effet.

7 mai : l’Élu est élu. Joie et allégresse. Le maire de Pau ne sait plus sur quel plateau télé étaler sa satisfaction, hanté par la crainte de rater un micro. Adieu, l’éternel perdant, le Poulidor de la politique, le troisième homme voué aux dernières places ; il se persuade tout de bon que c’est grâce à lui que Macron a gagné ! De là son indignation lorsqu’il apprend, quatre jours après, que le Modem n’alignera que 39 candidats aux législatives, au lieu des 120 promis… Le compte n’y est pas !

Promis ? Quand ça, promis ? Mais dès l’origine, pardi ! Vous tombez de la lune, mes bons amis ! Outré d’avoir été pris pour un crétin des Pyrénées par les gens du clan Macron, le Palois pâlit, invoque un accord électoral « convenu depuis le premier jour de notre entente » (au diable, l’abnégation et le désintéressement !). Il mugit – étant mouton ; il en aurait rugi, s’il avait été lion – : « C’est une opération recyclage du Parti socialiste. La grande lessiveuse. Je ne laisserai pas faire ça. » Après les comptes, les mécomptes d’apothicaires, ce n’est pas vraiment son truc, à Bêêrou. Le matin même de l’intronisation de l’Élu à l’Elysée, les journalistes le repèrent embusqué au bistro, en face du domicile d’icelui. Un peu plus tard, l’affaire manque tourner au vinaigre : le maire de Pau voit rouge lorsqu’il repère, dans la salle des fêtes de l’Elysée, l’artisan de son infortune, Richard Ferrand, secrétaire général d’En marche ! Incontinent, Pau rouge charge l’ennemi en poussant son puissant cri de guerre : « Bêêêêêêê ! ». Il s’en faut de peu à cet instant que les adversaires n’en viennent aux mains. Hélas, des importuns s’interposent. Mais la scène suivante est presque aussi croquignolette.

Il y a un loup (au moins) quelque part

Toujours dans la salle des fêtes, Macroléon fait aligner ses grognards pour leur décerner les papouilles du mérite. Bêêrou est sur les rangs, ayant à sa gauche Collomb le chenu et à sa droite le troupeau du Modem au grand complet, à savoir Marielle de Sarnez avec tous ses membres et ce qui lui sert de tête. L’Élu passe sur le front des troupes, s’arrête à la hauteur de Collomb et commence à le tripoter abondamment, tiraillant même l’oreille du vieux grognard, qui en pleure dans la moustache qu’il n’a pas. Pendant ce temps, sous l’objectif des caméras de télévision, Bêêrou se torche l’aile du nez avec le pouce, puis s’essuie sur le revers de son costard avant de serrer la pogne présidentielle. « Putain, la classe ! », comme dirait son collègue Le Maire. Puis il se laisser à son tour manipuler par l’Elyséen, décidément tactile. Bah ! Un poste de ministre vaut bien qu’on se laisse palper les écrouelles…

Trois jours plus tard, l’affaire est dans le sac et le mouton dans la bergerie. Pas n’importe laquelle : le ministère de la justice, un régal régalien. Auparavant, Bêêrou a remporté sa bataille : le Modem pourra aligner 95 candidats aux législatives. Un vrai coup de Pau. Reste juste à les trouver d’urgence : peut-être en demi-solde chez Pôle-Emploi ? Au gouvernement, maître mouton, devenu Garde des Sceaux, a retrouvé son ami Ferrand, l’homme auquel il voulait faire sa fête dans la salle adéquate. À chacun son bâton, de berger ou de maréchal, mais la cohabitation risque d’animer le conseil des ministres, d’autant plus qu’à peine nommé, Richard embarrasse déjà le moralisateur en chef de la République en marche, en trébuchant sur deux scandales : d’une part, l’emploi de son fiston dans le cadre de son mandat parlementaire, dont l’affaire Fillon a consacré le double caractère, légal et immoral ; et d’autre part, une opération immobilière dans le cadre de ses activités de directeur général des mutuelles de Bretagne, suffisamment louche pour contraindre le parquet de Brest, nolens volens, à ouvrir une enquête préliminaire. Or, par cette ouverture se répandent déjà des effluves auprès desquelles l’affaire Fillon sentait la rose et le lilas… Interrogé par le Journal du Dimanche, Bêêrou s’est refusé à tout commentaire : son bâton de maréchal, Ferrand peut bien se le carrer dans l’enclume et s’asseoir dessus, peu en chaut au Garde des Sceaux. « Ce sont les accidents de la vie, déclare-t-il. Mais au moins les citoyens ont-ils pu voir que nous apportions des réponses. » La réponse est claire, en effet, puisque l’Élu a décidé de conserver au gouvernement le malandrin présumé, qui fut l’un des artisans de sa victoire. Il n’empêche qu’il projette, au plus mauvais moment, de bien vilaines tâches sur la robe immaculée de la République macronique en marche vers le tribunal. Pour le renouveau et la moralisation, ça l’affiche mal.

Chevalier blanc ou perd-la-morale ?

Et même d'autant plus mal qu’une affaire pouvant en cacher une autre, comme on dit à la SNCF, le mouton est tombé sur un loup sorti du bois sans crier gare, tenant dans sa gueule Marielle, brebis fidèle. Cette dernière, qui, elle aussi, siège au gouvernement comme ministre des Affaires européennes, est en passe de mériter pleinement son titre, puisqu’à la suite d’une plainte odieuse déposée par les nervis du Front national, elle fait également l’objet d’une enquête préliminaire pour abus de confiance, touchant à l’emploi présumé fictif de son ex-assistante au parlement européen. Cette première affaire européenne la concerne donc de près. Il y a pis : la presse exhume des invendus voués au pilon un livre de l’ancien ministre Corinne Lepage, co-fondatrice du Modem, qui quitta ce parti en désaccord avec le chef du troupeau. Dans cet ouvrage, publié en 2014 sous le titre Les mains propres, la mal-diseuse affirme que le meneur du modem ne les a, justement, pas si nettes que ça – les mains, veux-je dire. Corinne écrit : « Lorsque j’ai été élue au Parlement européen en 2009, le MoDem avait exigé de moi qu’un de mes assistants parlementaires travaille au siège parisien. J’ai refusé en indiquant que cela me paraissait d’une part contraire aux règles européennes, et d’autre part illégal. Le MoDem n’a pas osé insister, mais mes collègues ont été contraints de satisfaire à cette exigence. » Bêêrou lui-même se serait laissé aller à en brouter : sa secrétaire particulière aurait été rémunérée sur des crédits parlementaires européens. Pénélope, sors de ce corps !

Le chevalier blanc de la politique serait-il un mouton noir ? A l’en croire, la plainte déposée contre Marielle relèverait d’une « dénonciation calomnieuse » et de « manipulations médiatiques malveillantes » ourdies par le parti mariniste. Mieux vaudrait pour lui que l’enquête conclue en ce sens ; sinon le Garde des seaux n’aurait plus qu’à s’en mettre un sur la tête pour cacher sa honte. Car, voyez un peu la coïncidence : le patron du Modem à l’époque s’appelait exactement comme le ministre de la justice aujourd’hui chargé de moraliser la vie politique… Et de méchantes langues prétendent qu’il s’agirait d’une même personne. Il en faut toutefois davantage pour faire douter de sa chance un vieux broutard de la politique. Le père-la-morale ne perd pas le moral !

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