F comme… Fillon ? ou Ferrand ?


Le 16 mai, le tout nouveau tout beau président de la République et son tout nouveau tout beau premier ministre avaient décidé de prendre leur temps et d’entretenir le suspens médiatique avant de décliner la composition du tout nouveau tout beau gouvernement. Ce retard à l’allumage était officiellement justifié par la nécessité de contrôler de près les finances et la moralité des futurs ministres : pas question, promis-juré, de connaître de nouvelles et vilaines affaires Cahuzac ou Thévenoud. Serait mis au placard tout ministrable suspect d’avoir un cadavre dans le sien. Avec des têtes aussi nouvelles que celles de François Bêêrou, ou Bruno Lemaire, l'homme qui retourne sa veste chaque fois qu'il en prend une, l’aube de temps décidément nouveaux allait se lever sur une vie politique française, comme on l’aura compris, renouvelée.

Pour procéder aux vérifications nécessaires, les services de Bercy avaient été mobilisés, le fisc était sur les dents, les meilleurs limiers financiers de l’Etat reniflaient toutes les pistes. Pas le droit à l’erreur comptable, on voulait un sans-faute.

Badaboum. À peine les néo-ministres installés, voilà qu’un cadavre sort de son placard, un polichinelle de son tiroir, un lièvre de son gîte, un canard de son enchaîné, un Richard de son Ferrand. Au nez et à la barbe des limiers de Bercy, le plumitif palmipède publie un article révélant que, voilà six ans, le ministre tout neuf de la Cohésion du territoire, alors député du Finistère, avait employé son fils comme attaché parlementaire. Et qu’en 2011, sa compagne Sandrine Doucen avait réalisé avec les Mutuelles de Bretagne, dont Richard était directeur général, une opération si fructueuse que des esprits malintentionnés pourraient presque soupçonner une prise illégale d’intérêts – si nous n’avions pas l’assurance, maintes fois affirmée, de la scrupuleuse honnêteté de tous les ministres de l’Élu…

En pleine Macronmania, on se demande d'abord si le scandale va exploser, d'autant que le parquet national financier refuse d'abord de se saisir de l'affaire et que, le 26 mai, le parquet de Brest décide de ne pas ouvrir d'enquête préliminaire. Circulez, il n'y a plus rien à voir... Les plus macronolâtres des journalistes et des médias se font tirer l'oreille pour courir le lièvre, prenant prétexte de ces décisions de la magistrature debout couchée pour justifier leur manque d’enthousiasme. On les avait connus plus mordants quand il s'agissait d'aboyer aux basques de François Fillon, mais ceux qui s'en étonnent sont vite détrompés : comme s'accordent à le dire, par exemple, le journaliste Thomas Misrachi et l'ancien directeur de Charlie-Hebdo Philippe Val, le 26 mai sur BFMTV, « les deux affaires ne sont absolument pas comparables »...

Fillon, Ferrand : rien à voir... ou presque

Les différences entre François et Richard sont, en effet, flagrantes ; qu’on en juge.

Premièrement, François a légalement employé sa femme ; tandis que Richard a employé son fils. Nuance ! En outre, dans le cas de François, la chose était légale mais immorale ; tandis que dans le cas de Richard, elle était légale donc morale…

Deuxièmement, Pénélope Fillon, suspectée d’avoir été payée très cher par la Revue des deux mondes pour des notes de lecture présumées fictives, a rapidement été mise en examen par la justice ; tandis qu’à l’origine, comme on l'a dit, l’implication de la compagne de Richard dans les tripatouilles immobilières présomptives des Mutuelles de Bretagne ne paraissait pas intéresser la magistrature debout, pressée de se coucher.

Il a fallu que les réactions politiques et les articles dans les médias presse se multiplient pour que, le 1er mai seulement, le procureur de Brest finisse par ouvrir une enquête préliminaire, en arguant d'éléments nouveaux apportés par... la presse ! Une « source proche de l'enquête » explique ainsi à L'Express : « Si aucune enquête n'a été ouverte au départ, c'est parce nous n'avions que l'article du Canard, qui reste assez général, comme base.Les faits évoqués ne'étaient pas suffisamment étayés. Depuis, il y a eu des témoignages et une abondance d'éléments factuels. » En France, en 2017, il faut donc que ce soit les journalistes qui mènent l'enquête pour que la justice consente à bouger !

Troisièmement, François avait passé les limites de l’hypocrisie en posant au chevalier blanc pendant la primaire de la droite pour reprocher à Sarkozy d’avoir fait l’objet d’une mise en examen ; Richard, lui, a juste un peu exagéré en posant au chevalier rose pendant la présidentielle pour condamner les « affaires » qui ont valu à Fillon d’être mis en examen.

Enfin, le nom de Ferrand commence comme celui de Fillon par un F, mais son prénom par un R comme Richard et non par un F comme François. On voit bien que comparaison n’est pas raison…

L'attitude d'Edouard Philippe le confirme. Il a expliqué le 30 mai, « après avoir parfaitement compris et avoir parfaitement conscience de l’exaspération des Français, de leur émotion, de leur agacement », qu'il existait jusqu'à présent des abus qui ne doivent plus se reproduire, mais qu'à présent il vaut mieux oublier : toute morale rétroactive est intempestive. En conséquence, a-t-il conclu, Richard Ferrand restera au gouvernement. Les chicaneurs objecteront que François Fillon n’a pas bénéficié de la même loi d’amnésie, et que c'est même ce qui a permis à Emmanuel Macron de loger aujourd'hui à l'Elysée.

C’est que cette prescription morale n’a pris effet qu’à partir de la formation du gouvernement. En somme, le changement, c’est maintenant !

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